Les pieds sur terre, la tête dans les nuages.

 

Le temps change. En disant cela, ce n’est pas de la météo que je parle, elle qui se montre si souvent capricieuse ces temps-ci, avec cet été qui n’en finit pas de jouer à cache-cache et qui nous soumet sadiquement à une sorte de douche écossaise : alternance de chaud et de froid, le tout bien arrosé !

 

Le temps change. En disant cela, je fais référence à une modification de ma perception du temps. Le temps change : il devient élastique. « Avant », il passait toujours, toujours trop vite. Les heures, les jours, les semaines défilaient à toute allure. Il manquait sans cesse aux journées quelques heures supplémentaires, pour avoir le temps de finir ce que j’avais à faire. J’avais l’impression d’être toujours en retard sur quelque chose ; je voulais en faire trop. Cette sensation de pression (c’est le temps qui presse), il m’arrive encore de l’éprouver, je sais la reconnaitre, j’essaie de m’en protéger, ce n’est pas facile.

 

Il y a deux mois, au moment où je prends conscience de la présence du cancer à l’intérieur de moi, le temps s’arrête. Stop. C’est là que réside le choc. Le temps s’arrête en même temps que j’éprouve concrètement, physiquement la réalité : cette maladie a le pouvoir de me tuer. Pas là, tout de suite, mais beaucoup plus tôt que prévu ! Nous savons tous que nous ne sommes pas immortels, que nous allons tous mourir un jour, peut-être demain. Mais cette connaissance reste théorique. Découvrir, éprouver dans son corps sa propre impermanence, cela change le temps, cela change la vie !

 

Impermanence, j’aime beaucoup ce mot. Il est doux, il ne fait pas peur. Il m’évoque le temps qui dure, qui prend son temps, l’image d’un lézard qui lézarde sur une pierre, au soleil, l’été. Même si, comme le lézard, nous ne durons pas, seul le temps dure. C’est bon aussi parfois de prendre son temps, voire de le perdre. C’est un luxe que je n’osais pas trop m’offrir « avant ». Goûter le temps qui passe, se soumettre à son rythme, ne pas chercher à en changer le cours.

 

Cependant, son rythme change. Après s’être arrêté brutalement, quand le temps redémarre, il avance au ralenti. Les trois semaines avant l’intervention où le chirurgien m’a débarrassée de ma tumeur m’ont semblé interminables, tant il me tardait d’en finir avec elle. Après l’opération, cela allait déjà un peu mieux, même si tout est encore loin d’être fini. Maintenant, je m’installe dans le rythme dicté par les séances de chimiothérapie, toutes les trois semaines. Il m’arrive d’éprouver une forme d’impatience, je voudrais être déjà plus loin : une séance de passée, encore cinq ? plus que cinq ? Je ressens là aussi que le temps passe moins vite qu » »avant ».

 

Le temps devient élastique : tantôt long, tantôt court. Deux mois viennent de passer qui me semblent une éternité. Deux semaines se sont écoulées depuis la première chimio, deux semaines qui me paraissent interminables. Pourtant, au milieu de ce temps qui dure, il est des journées où le temps s’accélère. Je voudrais tout faire : écrire, lire, téléphoner à des proches, aller acheter des légumes à la ferme, les faire cuire, répondre à des mels en retard, discuter avec l’un ou l’autre de mes enfants, avancer dans mes travaux et mes recherches d’itinéraires de marche, etc. Evidemment, je n’arrive jamais à tout faire ! Ce n’est pas grave. Maintenant, j’ai compris. Merci mon cancer, tu m’apprends cela, aussi ! Equanimité, un autre mot que je trouve beau. D’abord, les mots de quatre syllabes et plus ont toujours une saveur particulière : calcéophilie, adénocarcinome, apocalypse ou, plus simplement, générosité. Pour revenir à l’équanimité, j’aime cette idée d’équilibre, de savant dosage : ni trop, ni trop peu. Je cherche l’équilibre entre la morosité du temps qui traîne, voire la déprime du temps qui s’arrête et l’excitation, l’emballement du temps qui se précipite.

 

J’ai un truc infaillible pour résister au temps qui s’accélère ! Ami lecteur, si tu commences à me connaitre, je suis sûre que tu me vois venir… Mon truc, évidemment, c’est la marche. Je marche souvent, presque chaque jour, si la météo le permet, pendant au moins une heure ou deux. Je m’abstiens en cas de grosses chaleurs ou de fortes pluies. La marche modifie mon rapport au temps. Quand on marche, évidemment, le temps ralentit. La marche modifie également le rapport à l’espace. A pied, je parcours environ quatre à cinq kilomètres par heure : c’est une constante. Alors, soit je vais moins loin, soit je mets plus de temps…

 

Nul besoin d’aller très loin pour éprouver les plaisirs de la marche. Je sors simplement de chez moi et j’explore mon village et ses environs, que je croyais pourtant connaître, depuis dix ans que j’y habite. Je découvre encore de nouveaux passages et de nouveaux paysages. J’ai la chance de vivre dans un endroit qui offre de multiples possibilités pour qui a envie de marcher. A 500 mètres de chez moi, à vol d’oiseau, il y a un endroit que j’adore. Il n’est pas directement accessible, pour qui ne se déplace pas par la voie des airs. Des routes étroites et sinueuses y mènent, empruntées uniquement par les rares riverains et les promeneurs. De là, on découvre un panorama d’une extraordinaire diversité.

 

Sur plus de 180° d’horizon dégagé, il y a tout, dans ce paysage ! Désolée, ami lecteur, je n’ai pas le talent pour décrire ce que je vois et te permettre de l’imaginer vraiment. Pour te faire une vague idée, c’est le sommet arrondi d’une colline, avec au premier plan, des champs de tournesols, quelques bouquets de chênes en bordure, quelques poteaux télégraphiques aussi. Quelques maisons : on imagine facilement l’annonce immobilière « emplacement unique, vue imprenable », mais elles ne sont pas à vendre ! Du vert, beaucoup de vert : des bois, des jachères, des friches où naîtront peut-être bientôt de nouveaux lotissements… Sur ma droite, de l’autre côté d’un vallon, j’aperçois ma maison. De l’autre côté, nettement plus éloignée, la ville de Toulouse s’étend. On peut suivre de loin le ballet des avions qui atterrissent et décollent de l’aéroport voisin. La nuit, l’aura lumineuse amplifie la présence urbaine. Le jour, un léger voile rend souvent indistincts les contours de l’agglomération. Par temps très clair, ce qui arrive rarement ces temps-ci, l’horizon s’éloigne encore jusqu’à laisser distinguer la chaîne de montagne des Pyrénées. Et au-dessus de tout cela, le ciel, à lui tout seul, est un spectacle : une palette infinie de couleurs, à peu près tout sauf les verts, déjà employés pour les arbres, les champs, les jardins. Les perturbations météorologiques le rendent ces temps-ci particulièrement changeant. On peut assister à des bourgeonnements de cumulus produisant des formes étonnantes : cotonneuses, moutonnantes, gonflées, ventrues, enflées, boursoufflées, tumescentes, bouillonnantes, alambiquées… Ces formations voluptueuses donnent envie de s’y rouler dedans, de s’y nicher, de s’y perdre…

 

Se tenir debout face à tout cela, les deux pieds bien ancrés par terre, les talons, les orteils en prise directe avec le sol, la tête haute, dressée vers le ciel, comme si elle pouvait toucher les nuages, c’est un voyage immobile, la sensation d’une énergie qui circule et qui monte. C’est se sentir vivant, simplement, à ce moment-là. Sérénité.

 

Isabelle.