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Le corps et l’esprit avancent ensemble.

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Mon écriture n’a d’intérêt que si tu es là, ami lecteur. Les retours que j’ai reçus des premières personnes qui m’ont lue (quelques proches parmi ma famille et mes amis) m’encouragent à poursuivre, à transformer un premier texte en une chronique, à passer à l’épisode suivant. J’ai à la fois si peu et tellement de choses à raconter, je ne sais trop par où commencer, sur quel fil tirer pour poursuivre mon récit.

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Je pourrais par exemple commencer par raconter comment, après avoir passé un mois avec le besoin irrépressible de parler de ce qui m’arrivait à toutes les personnes de mon entourage, je viens de passer une semaine totalement incognito, si j’ose dire. Une semaine en stage de musique, au milieu d’un groupe d’une cinquantaine de personnes dont une seule savait que je venais d’être opérée d’un cancer du sein. En fait, les deux situations étaient tout aussi plaisantes, un peu, j’imagine, comme une célébrité rêve d’anonymat tout en adorant être reconnue !

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Cela fait donc maintenant un mois que je n’ai plus ce sein gauche qui était malade, tout pourri à l’intérieur, juste bon à jeter, bon débarras ! Et cela fait deux mois que je sais faire définitivement partie des personnes atteintes d’un cancer. Pourtant, je ne me sens pas malade. Comme je le disais précédemment, je vais bien. Il n’empêche que le cancer est là, présent en moi, partout et tout le temps. Je n’y pense pas en permanence, mais très souvent quand même. Malgré la chirurgie, je n’en suis pas débarrassée, loin de là.

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Au début, je l’ai vécu comme une menace, une attaque, une bombe qui me pète à la figure. J’ai commencé à fourbir mes armes pour lutter contre lui, pour le vaincre. Tout un vocabulaire guerrier : c’était un combat à mort, c’était lui ou moi ! Maintenant, c’est devenu un peu différent. Être débarrassée de mon sein pourri modifie la donne, je n’éprouve plus cette impression d’urgence, je suis engagée dans un chemin nettement plus long. Je sais que mon cancer est encore là, prêt à se répandre, à prendre le dessus. Ce n’est pas une attaque infectieuse venue de l’extérieur, c’est une partie de moi qui ne fonctionne plus correctement, quelques cellules incontrôlables qui se sont mises à faire n’importe quoi.

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Évidemment, la médecine fera un progrès considérable le jour où l’on comprendra les raisons qui conduisent à ce dysfonctionnement. Pour le moment, on se contente d’hypothèses plus ou moins vérifiées : des prédispositions héréditaires ? un mode de vie trop stressant ? trop sédentaire ? un choc émotionnel dans le passé ? un environnement ou une alimentation pas assez sains ? une prise prolongée de la pilule contraceptive ? un peu de tout cela ? Après tout, qu’importe ?

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Mon cancer est en moi, il est une partie de moi, il est là car il a quelque chose à me dire, quelque chose à m’apprendre. Je ne veux pas simplement m’en débarrasser, je veux m’en servir. Je veux qu’il me soit utile, et pas seulement à moi si possible. Mon cancer est un messager qui vient m’alerter sur quelque chose que je n’ai pas su entendre. Je sentais bien, depuis quelques années, une attirance de plus en plus marquée pour emprunter de nouveaux chemins. Mon cancer vient maintenant pour m’encourager à y aller plus franchement.

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Rassure-toi, ami lecteur, je ne suis pas en train de te faire le coup de l’illumination soudaine, de la révélation fulgurante ! Et je ne vais pas chercher à te convertir à une quelconque nouvelle croyance ! C’est à la fois plus simple, plus terre à terre et plus compliqué ! J’ai envie de partager ce que je ressens à l’intérieur, pour t’inviter peut-être à y réfléchir et à faire ta propre expérience. Le message que je reçois, je voudrais t’en faire part, au cas où cela pourrait t’être utile à toi aussi.

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Depuis un certain temps, j’ai entrepris une sorte d’exploration à l’intérieur de mon corps.

Je m’efforce d’être à l’écoute de ce qu’il se passe en moi, en termes de sensations :

• le contact du sol sous mes pieds quand je suis debout,

• le soutien du siège ou du matelas quand je suis assise ou couchée,

• l’air qui entre et sort selon le rythme de ma respiration,

• le jeu de mes articulations à chaque mouvement,

• toutes les informations reçues par mes cinq sens,

• les sensations procurées lors de l’émission de la voix, en parlant ou en chantant,

• les petites douleurs ou sensations désagréables : aïe, ça coince, ouille, ça gratte, oups,

ça gargouille…

• etc.

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J’essaie de garder aussi souvent que possible une petite partie de ma conscience en alerte pour observer le dialogue incessant entre mon corps et mon esprit. Je suis encore débutante à ce jeu, mais je trouve cela passionnant et très instructif. Je suis par exemple convaincue que mon corps sait des choses que mon cerveau ignore et qu’il sait

« instinctivement » ce qui lui fait du bien. J’ai l’impression aussi que mon cancer affûte d’une certaine manière mes perceptions.

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Moi qui ai suivi une formation scientifique supérieure, qui suis plutôt une « intello », une cérébrale pur sucre, j’apprends (enfin) à écouter mon corps ! « Le corps et l’esprit avancent ensemble » est devenu ma devise. C’est de cette exploration, de cet apprentissage, lent et patient, que me vient l’intuition que la marche est un outil puissant pour aider à se connaître, à se soigner aussi.

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Je l’ai déjà dit, je ressens parfois, souvent, comme des fourmis dans les jambes. Je marche quelques heures pour prendre des forces. J’espère marcher bientôt quelques jours, et plus tard, dès que mon corps s’en sentira capable, quelques semaines. Je m’applique à marcher et je suis à l’écoute des sensations que me procure la marche. Je sens mes pieds, mes orteils repousser le sol. Je sens le mouvement me porter vers le haut et vers l’avant. Je laisse tout mon corps accompagner le mouvement et osciller régulièrement. Je respire en respectant le rythme de mes pas ou je cale mes pas sur le rythme de ma respiration (c’est comme de savoir qui de la poule ou de l’œuf précède l’autre ?) J’apprécie la lenteur de déplacement (autour de 5 km/heure) qui me laisse largement le temps d’observer le paysage autour de moi, ses beautés comme ses laideurs. Je sens l’effort supplémentaire que requièrent les montées, l’afflux de transpiration, le léger essoufflement, mais qui ne va jamais jusqu’à me retrouver hors d’haleine. Je laisse mes pensées s’envoler à leur guise, je sais qu’en marchant, elles n’oseront plus se disperser, tourner en rond, s’énerver ou broyer du noir.

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Il y a une chose que j’ignore encore, c’est comment mon corps va réagir aux séances de chimiothérapie. La bonne nouvelle, c’est que je ne vais plus tarder à le savoir ! J’aborde cela sans inquiétude excessive, juste avec une forme de curiosité pour un nouveau sujet d’observation et d’expérimentation. Évidemment, ami lecteur, si cela t’intéresse, je ne manquerai pas de te raconter!

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Isabelle.

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